mercredi 25 juillet 2007

Naissance de l'Eglise

Blog 028

Juillet 2007

Naissance de l’Eglise

A nous qui vivons dans une civilisation si fortement marquée par le christianisme, il est difficile quelquefois de distinguer dans la légende chrétienne ce qui relève du conte pieux, ce qui traduit les aspirations généreuses de certains hommes pleins de pitié pour la misère humaine, et ce qui a été ensuite ajouté par les Eglises chrétiennes quand elles sont devenues puissantes. Ce qu’il y a de sûr, c’est que les premiers chrétiens n’avaient organisé aucune Eglise : ils pensaient que le retour de Jésus, la Parousie, et la fin du monde, allaient se produire avant la fin d’une génération humaine ! Ce qu’il y a de sûr aussi, c’est que les premiers chrétiens ne prenaient pas pour symbole de leur foi ce crucifix, cet instrument de supplice qui est devenu le signe le plus habituel de la religion chrétienne. Ils représentent Jésus comme le bon pasteur, le bon berger qui porte un agneau sur ses épaules ; ils placent quelquefois derrière sa tête une sorte de croix à branches égales, dans un cercle, qui lui fait comme une couronne de gloire ; ils usent, pour des raisons moins claires, du poisson comme d’un symbole : on a dit pus tard que les lettres qui forment le nom grec du poisson, ichthus, sont les initiales des mots qui signifient : Jésus Christ, fils de Dieu, Sauveur. Ils inscrivaient aussi sur leurs tombeaux l’alpha et l’Oméga, la première et la dernière lettre de l’alphabet grec, afin de marquer par là que leur doctrine embrassait tout ce qui pouvait se concevoir.

Nous avons encore des récits qui nous racontent la vie des disciples après la mort de Jésus. Ce sont les Actes des Apôtres, récits plus fantaisistes encore que les Evangiles. C’est là qu’on trouve instituée la fête de la Pentecôte. Cinquante jours après Pâques, dix jours après l’Ascension, le Saint-Esprit vint, nous dit-on, sous forme d’une langue de feu, marquer chacun des apôtres pour les aider à répandre dans le monde la doctrine chrétienne. Les Actes aussi rapportent de nombreux miracles, et les voyages des disciples, en particulier ceux de Paul, à travers le monde gréco-romain.

Il est sûr que cette propagande eut un succès d’abord modeste, puis de plus en plus vif. Les chrétiens promettaient aux pauvres gens, aux esclaves même, le bonheur non pas sur la terre, mais dans le ciel, après la mort. Eux qui n’adoraient que leur dieu, devaient fatalement se heurter aux païens, qui étaient plus tolérants à l’égard des dieux d’autrui, mais qui considéraient comme un crime contre l’Etat le refus d’adorer l’empereur et les dieux de l’empire. Cependant les martyrs-- ce mot veut dire « témoins » : ils « témoignaient » de leur foi chrétienne en refusant les dieux païens-- furent beaucoup moins nombreux que ne l’a dit l’Eglise. Jusqu’à l’époque de Dioclétien( début du IV ème siècle) il n’y a pas eut de persécutions organisées, et la plupart des récits qui nous montrent les chrétiens torturés ou livrés aux bêtes sont des légendes. D’ailleurs les chrétiens étaient eux-mêmes très intolérants et se disputaient fort entre eux. Sous Dioclétien, les chrétiens furent réellement persécutés. Mais peu après, avec Constantin, le christianisme devint la religion progressivement officielle de l’empire, et se fit à son tour persécuteur.

Peu à peu, une Eglise très bien organisée, où les laïcs sont soumis aux prêtres, remplaça les premières communautés chrétiennes. Mais tout cela relève de l’histoire et non plus de la légende.

Les chrétiens pensent évidemment que si leur religion l’a emporté sur les autres, c’est parce qu’elle était vraie alors que les autres étaient fausses. Nous avons vu qu’il y a dans le christianisme autant de légendes que dans le paganisme ou le judaïsme. Cela ne veut pas dire que tout soit clair dans l’histoire du christianisme et de sa diffusion ; il reste du travail pour les historiens de l’avenir. Mais nous devons constater que l’Eglise, une fois triomphante, se mit à son tour à persécuter. Déjà la façon très invraisemblable dont les Evangiles racontent le procès et la mort de Jésus porte en elle-même une conséquence tragique : la réprobation du peuple juif dans son ensemble, considéré comme responsable de la mort du Christ. Les persécutions dirigées contre les Juifs ont pour origine cette accusation de « déïcide » à laquelle l’Eglise catholique n’a renoncé qu’au milieu du XX ème siècle. D’autre part les chrétiens ont, pour favoriser leur propagande, détruit beaucoup de textes précieux et aussi des monuments du paganisme dont la perte est irréparable. Enfin la doctrine de l’amour fraternel entre les hommes a été trop souvent interprétée dans le sens de la haine contre tout ce qui n’était pas chrétien.

Elle a fait aussi fleurir d’admirables vertus, mais non pas plus que les autres doctrines. Les hommes sont ainsi faits : tantôt bons, tantôt méchants et les mêmes quelquefois sont bons ou méchants selon les jours. Ce n’est pas la croyance en un Dieu qui les rend meilleurs ; quelquefois elle a pu les empêcher de commettre des crimes quand ils craignaient d’être châtiés après leur mort, mais elle les a aussi rendus intolérants et fanatiques. Les meilleurs des hommes sont ceux qui s’aiment les uns les autres et se rendent service sans espérer la récompense. C’est une lente conquête, et difficile, que celle de la véritable humanité.

Mais nous devons au christianisme d’admirables chefs-d’œuvre comme les cathédrales du Moyen-Age, bibles de pierres et vitraux, riches de poésie et de réalisme. Nous lui devons d’innombrables tableaux et statues, œuvres d’artistes italiens, flamands, hollandais, espagnols, allemands, français…Nous lui devons des chefs d’œuvre de la musique et de la poésie. Même pour ceux qui voient dans tout cela les manifestations du génie humain dans ce qu’il a de meilleur, et rien de plus, un pareil héritage des siècles mérite le respect et l’admiration.

On peut rêver d’un monde où les hommes réconciliés porteraient la même vénération aux grandes idées, aux grandes découvertes, aux grandes œuvres d’art de tous les peuples, de la Grèce à la Chine et de Jérusalem à Mexico : Moïse et Jésus, comme Confucius et Athéna, appartiennent au patrimoine universel.

Quant à l’explication du monde que nous donnent l’Ancien et le Nouveau Testaments, elle ne tient évidemment pas devant les découvertes de la science. Longtemps le dogme fut une entrave au progrès : l’Eglise romaine condamna Galilée pour avoir démontré que la terre tourne autour du soleil…Elle le regrette aujourd’hui, mais cet exemple n’est pas le seul. Il faut d’ailleurs considérer les vieilles explications comme des étapes : chaque étape construit sa vision du monde en se servant de celles qui l’ont précédée, pour les dépasser et les refondre. Tous les efforts de l’homme méritent le respect, et tous sont solidaires de l’avenir.

Jacqueline Marchand, Agrégée de lettres classiques ( 1910-1985 )

NDR : Ce texte est la conclusion du livre « Légendes juives et chrétiennes » préfacé par Vercors et édité par « le Centre belge d’Action laïque » en 1991.

Rlz

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