lundi 2 juillet 2007

Souvenir d'un adolescent entre 1940 et 1947

Blog 017

Juillet 2007

Souvenirs d’un adolescent entre 1940 (11 ans ) et 1947.

1) Des polémiques diverses et variées concernant le comportement de certains hommes politiques ou non qui ont fait la une des médias il y a quelques années
( Affaire Papon, passé du Président Mitterrand, affaire Touvier, etc.) m’ont amené à me remémorer un certain nombre de faits et évènements que l’adolescent que j’étais a connu à Maisons-Laffitte dans la région parisienne entre 1939 et 1947, c'est-à-dire dans une période des plus sombres de l’histoire de notre pays…

2) Fils d’un ouvrier serrurier et d’une mère artisane blanchisseuse j’ai, si j’ose dire, tout naturellement fréquenté l’école primaire de la Rue du Prieuré à proximité d’où habitaient mes parents. Dans les classes de cet établissement public j’avais comme camarades des fils d’ouvriers et d’employés, de commerçants même des fils de la petite bourgeoisie locale et des fils d’entraineurs de chevaux de courses ( Il faut rappeler d’une part qu’à cette époque les écoles n’étaient pas mixtes et d’autre part que Maisons-Laffitte est réputée pour son activité hippique.). Citer les noms de mes camarades n’apporterait rien de plus à mon propos sauf si j’évoque un garçon dont j’ai oublié le prénom et dont le nom de famille était Lévy et dont la mère Sarah avait été à l’école avec ma mère il y a bien longtemps. Par contre, ce que je n’ai pas oublié c’est qu’un jour ce garçon ne s’est pas présenté en classe et que je ne l’ai plus jamais revu ainsi que ses parents…

Que sont-ils devenus ? Vous le devinez…

Ce qui est grave, à mon sens, c’est que des Lévy, des Bernheim, des Godfried disparaissaient pratiquement tous les jours dans l’indifférence générale. Dans le fond, si l’on n’était pas juif, communiste, républicain espagnol, antifasciste italien on ne se sentait pas concerné, c’était le «chacun pour soi » à de rares exceptions près, exceptions qui sont, en 1944, vite devenues majoritaires dès que les éléments avancés de la Division Leclerc ont pénétré, vers le 20 août, dans Maisons-Laffitte venant de St Germain en Laye : partout fleurissaient par centaines des brassards FFI, Front National ( Pas l’actuel ), FTP, etc.

3) Ce propos introductif volontairement sévère va être étayé par un certain nombre de faits dont j’ai été témoin et qui ont marqué à tout jamais ma mémoire. Je vais essayer de respecter une certaine chronologie mais ce ne sera pas forcément toujours le cas.

Peu de temps avant la déclaration de la guerre, en 1939, mes parents dont la sympathie politique était à gauche avaient applaudi à l’élection d’un Conseiller Général communiste un certain Delmas ( Maire d’Achères si mes souvenirs sont exacts ). Le soir de cette élection tous les sympathisants du nouvel élu s’étaient retrouvés dans le café de la « Mère Jeanne » face à la vieille église ( près du Château ) pour y fêter cette victoire. La « Mère Jeanne », comme tout le monde l’appelait, était une militante communiste excessive mais généreuse qui, lors de la guerre civile espagnole, collectait des vivres et des objets de 1 ère nécessité pour les Républicains.

Eh bien, dès les premiers jours de l’occupation allemande cette « brave dame » a ouvert toute grandes ses portes ainsi que les lits de ses filles à l’occupant pendant que le Conseiller Général Delmas était arrêté puis fusillé…

Et pourquoi ne pas citer le cas du comédien Harry Baur qui habitait aussi Maisons-Laffitte et que sa femme aurait dénoncé comme juif et Franc-Maçon afin de couler des jours heureux avec son amant…

Aucun milieu n’échappait à cet instinct de survie qui poussait les gens aux pires agissements : n’ai-je pas vu à 2 reprises un de mes oncles, ancien Normalien, faire le salut hitlérien au passage de détachements de soldats allemands.

Pratiquement tout le monde avait perdu les repères moraux qui régissaient auparavant les règles de la vie sociale : le vol, la délation, les compromissions, les tricheries, le marché noir, tout cela était « monnaie courante ».

Comment ne pas évoquer le bombardement américain, en mai 1944, du train arrêté en gare de Sartrouville et qui conduisait de nombreux turfistes au champ de courses de Maisons-Laffitte, duquel on retira 250 morts et dont les survivants se pressaient dans les fiacres ( seul moyen de transport restant ) pour ne pas manquer la 1 ère course et cela au détriment des secours dépêchés sur les lieux du drame ? ( J’étais sous ce bombardement : ce ne sont pas des racontars…)


4)
Les points de repère où étaient-ils ?

Les moyens d’informations ( Journaux, radio ) étaient entre les mains de l’occupant, l’Eglise Catholique prêchait l’anticommunisme et combien de fois n’ai-je pas entendu le curé de Maisons-Laffitte vilipender en chaire la Commune de 1871, lors de la messe dominicale ?

La police, les gendarmes faisaient leurs métiers aux ordres des autorités en place, qui peut le nier ?

Je me souviens encore, comme si c’était hier de la paire de gifles que m’a administrée un gendarme parce que je venais glaner des pommes de terre dans la plaine d’Achères 10 minutes avant l’heure règlementaire. ( Nous n’avions aucune famille à la campagne pour nous envoyer des colis de vivres )

Plus grave, la garde assurée par des policiers français en tenue dans la rue située derrière le siège de la Gestapo où furent torturés de nombreux résistants dont « La Chatte » célèbre résistante ensuite « retournée ». Cette garde avait pour but d’éloigner les passants qui auraient pu entendre les cris des torturés…

Oui, où étaient les points de repère ?

Qui incarnait les vraies valeurs ?

- Pétain, auteur des exécutions pour l’exemple en 1917 et dont Clémenceau a dit « qu’on lui avait fait gagner la bataille de Verdun à coups de pied au cul », ainsi que sa clique de renégats du PS et du PC ( Laval, Doriot, Darnand et l’amiral Darlan ) ;

- L’Eglise Catholique toute heureuse de regagner le terrain perdu en 1905 ;

- De Gaulle pratiquement inconnu jusqu’en 1944 et qui fut acclamé à l’Hôtel de Ville de Paris aux cris de « Vive Leclerc » quelques semaines seulement après l’accueil réservé à Pétain en route pour Sigmaringen dans les fourgons de la Wehrmacht ;

- Echapper au STO ( Service du travail obligatoire en Allemagne ) en s’engageant dans le maquis, en se cachant dans une ferme de la France profonde, ou en tentant de rejoindre Londres en passant par l’Espagne franquiste ;

- Rejoindre la Milice pétainiste comme ce fut le cas de certains Scouts de France que j’ai connus. ( Rappel du film Lacombe Lucien ) ;

- Même Marcel Cachin, vieux routier de la politique, ancien Secrétaire Général du PCF avait, par peur des représailles, rédigé une proclamation condamnant la résistance à l’occupant. Je vois encore cette affiche sur les murs de Maisons-Laffitte…

Bien sûr, il y avait la BBC et son émission « Les Français parlent aux Français » qui nous arrivait brouillée malgré quelques petits trucs radioélectriques sans grande efficacité. Mes parents écoutaient plus volontiers les émissions de la Suisse Romande qui avaient l’avantage de ne pas être brouillées mais dont les informations étaient plus neutres mais moins rassurantes…

De Gaulle : oui, mais il ne s’exprimait pas souvent personnellement sur la BBC.

Combien de Français ont entendu le fameux appel du 18 juin 1940 ?

Nous, non et puis mon père qui avait fait la « Der des Ders » ( 1914 / 1918 ), avait été mobilisé comme spécialiste en 1938 au moment de Munich, puis en 1939 n’avait guère confiance dans les militaires quels qu’ils soient…


5) La résistance existait, c’est sûr, mais personne n’osait en parler. Certains en parlaient trop pour en faire réellement partie. Je me souviens qu’en été 1941, j’avais 12 ans, je fréquentais une garderie de la Croix Rouge le jeudi ( Jour de congé scolaire à l’époque ). Cette garderie était animée, entre autres, par 2 infirmières : l’une ne cessait de dire du mal de l’occupant, l’autre n’en parlait jamais. Un jour la Gestapo est venue arrêter celle qui ne disait jamais rien sur les Allemands : c’était une résistante de la 1 ère heure…

D’autre part, parmi mes camarades de classe il y avait un garçon de Sartrouville dont le père était Chef mécanicien au chemin de fer, un jour on a retrouvé le cadavre de cet homme dans la forêt de St Germain, vers la gare d’Achères. J’ai appris 20 ans plus tard qu’il avait été abattu par la « Résistance fer ». Pourquoi ?


6) Dans un autre ordre d’idées que dire des commerçants qui faisaient de la rétention de marchandises pour la réserver aux plus offrants ? Et que dire de ceux qui, après avoir bien profité des circonstances, allaient se « refaire une virginité » dans une autre région où ils ouvraient un nouveau commerce avec l’argent gagné pendant 4 ans, le hasard a voulu que quelques années plus tard j’ai rencontré au cours de mes voyages 2 familles ayant profité de ces circonstances…( Le film « Au bon beurre » image bien ce contexte.)

Je ne voudrais pas clore ce texte sans rappeler que lors du repli des troupes militaires allemandes, il y avait de nombreuses familles françaises avec leurs voitures à chevaux bourrées de mobiliers et autres affaires personnelles. Eux aussi avaient dû faire un « mauvais choix », sur quels critères ?

Cette narration d’évènements que j’ai personnellement vécus n’ont pour objectif que de rappeler qu’il est difficile de juger, 50 ans après, les faits et les personnes si l’on n’a pas été témoin soi-même ou confronté à ce type de situations dans un contexte où toutes les valeurs et les références ont disparu et où la culture politique n’est le fait que d’une infime minorité…

Les donneurs de leçons passés, présents et à venir feraient bien de se poser la question de savoir ce qu’ils seraient amenés à faire dans des situations comparables…

N’ai-je pas vu, toujours à Maisons-Laffitte, des excités des « Croix de Feu » ou du PSF
( Parti d’extrême Droite ) être de bons militants de gauche à partir de 1945 et des « collabos » notoires accéder à la Mairie par la suite…


7) Dans ces périodes pour le moins troubles le meilleur côtoie le pire sans qu’on en ait vraiment conscience comme le prouve l’exemple de Jacques Bonsergent dont je ne voudrais pas passer sous silence l’histoire héroïque :

Jacques Bonsergent, Ingénieur de l’Ecole des AM, était Directeur d’une usine dont j’ai oublié le nom. Un jour la police allemande est venue lui demander la liste des communistes travaillant dans son entreprise. Ayant refusé catégoriquement il fut arrêté et fusillé…( Je crois pouvoir affirmer que ce fut le 1 er Français fusillé par l’occupant .)

Une station de métro de Paris et une petite place portent aujourd’hui son nom, c’est quasiment tout ce qui reste de cet acte de courage civique…


8)
Dès la Libération de 1944 les divers partis politiques commencèrent à jouer leur rôle et il ne se passait pas une semaine sans que ceux-ci n’organisent des réunions et ne présentent leurs programmes dans le cadre de la Démocratie retrouvée, même les Eglises organisaient soit directement soit par la JOC des réunions pour les jeunes…Toutes ces réunions attiraient beaucoup d’auditeurs et de contradicteurs et chacun faisait valoir son point de vue, voire réglait ses comptes…

Je me souviens avoir assisté à des réunions de la SFIO, du Parti Radical, du PCF, de la Fédération Anarchique, du MRP ainsi que de mouvements de Résistance.

Un certain nombre de noms aujourd’hui inconnus des nouvelles générations sont restés dans ma mémoire :

- Emmanuel d’Astier de la Vigerie ( Socialisant),

- Mme Thome Patenôtre ( Parti Radical ),

- Maurice Joyeuse ( Fédération Anarchique),

- Jean-Paul David ( Parti Radical),

- Yves Roucaute ( Parti Communiste) dont le fils est aujourd’hui UMP…

Bien sûr nous étions un certain nombre de jeunes à participer à ces réunions et parfois à intervenir malgré le brouhaha du à la liberté retrouvée après 5 ans de silence forcé…

Et puis nous fûmes tous pris par nos occupations professionnelles ou estudiantines, les groupes se disloquèrent et les politiques prirent les affaires en main dans un certain calme mais la suite est une autre affaire…


9) Ma conclusion sera :


Où est la Vérité et si demain une telle situation se reproduisait ?

Rlz

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